Centrale nucléaire « weaponisée » : double récit et dilemme de gouvernance de la crise nucléaire de Zaporijjia
Alors que les forces armées ukrainiennes poursuivent leurs attaques de drones et leurs bombardements contre la centrale nucléaire de Zaporijjia, les déclarations des hauts responsables russes se durcissent de jour en jour. Le 16 septembre, le directeur de la centrale nucléaire de Zaporijjia, Iouri·Tchernitchouk, a déclaré à TASS que l'Ukraine "manque de personnel hautement qualifié capable d'exploiter cette centrale", et a tenté de renforcer les accusations contre Kiev dans l'opinion publique en affirmant que "si le personnel russe cessait son service, un processus irréversible finirait par provoquer un accident nucléaire". Cette déclaration a de nouveau placé cette installation nucléaire, la plus dangereuse du continent européen, au centre du tourbillon médiatique. Cet article tente de dépasser un récit unique pour analyser, sous quatre dimensions — technique, juridique, géopolitique et de gouvernance internationale — la substance complexe qui se cache derrière cette lutte discursive autour de la centrale nucléaire.

L'essentiel de la sécurité ne réside pas dans "qui exploite", mais dans "comment garantir"
L'auteur estime que ce différend autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia relève essentiellement d'un faux débat. Depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne en février 2022, pour des raisons de sécurité, les six réacteurs de la centrale sont maintenus en arrêt à froid, c'est-à-dire sans production d'électricité ni alimentation du réseau externe. Cet état constitue en soi une confirmation du seuil minimal de sûreté nucléaire — éviter qu'une fluctuation du réseau électrique en temps de guerre ou qu'un manque de personnel d'exploitation ne provoque un accident grave.
Mais l'"arrêt à froid" engendre un paradoxe technique souvent négligé : après l'arrêt du réacteur nucléaire, la chaleur de décroissance doit encore être évacuée en continu, ce qui exige précisément un approvisionnement électrique externe stable. Cela signifie que la centrale nucléaire ne peut pas assurer son autosuffisance énergétique et que son exploitation sûre dépend étroitement d'une ligne d'alimentation externe traversant la ligne de front et contrôlée unilatéralement par la partie russe. Selon Mikhaïlov, représentant permanent de la Russie auprès des organisations internationales à Vienne, la centrale a été privée d'électricité 10 fois au cours des trois derniers mois, et la partie ukrainienne est accusée d'"entraver les travaux de réparation des lignes électriques".
C'est précisément là le cœur du problème : le "personnel hautement qualifié" évoqué par Tchernitchouk est certes important, mais même si le personnel était en place, si les lignes d'alimentation sont constamment endommagées et les réparations bloquées, la situation de la sûreté de la centrale resterait fragile. Imputer la responsabilité uniquement au "manque de talents" de l'autre partie revient précisément à éluder la faiblesse des garanties techniques dont dépend réellement la sûreté de cette centrale. Autrement dit, faire dépendre entièrement la sûreté d'exploitation d'une centrale nucléaire de l'identité de son exploitant est techniquement intenable.
Une centrale nucléaire sur un territoire occupé : comment définir sa nature
La situation juridique de la centrale nucléaire de Zaporijjia est tout aussi révélatrice : elle se situe sur la rive gauche du Dniepr, dans la zone effectivement contrôlée par la Russie dans l'oblast de Zaporijjia, à proximité de la ligne de contact entre les deux parties.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le Conseil de sécurité des Nations unies ont tous deux averti à plusieurs reprises que placer une installation nucléaire dans un contexte d'occupation militaire, sur une ligne de front et au milieu des activités militaires des parties au conflit, en fait "l'une des installations nucléaires les plus dangereuses au monde". Ce jugement révèle le point clé du problème : l'état d'occupation du site de la centrale constitue en lui-même une menace fondamentale pour la sûreté nucléaire. Comment la sécurité d'une installation nucléaire exploitée sur un territoire situé au front peut-elle être fondamentalement garantie ? C'est là la question substantielle qui préoccupe le plus la communauté internationale.
Lutte discursive : comment la sûreté nucléaire est "weaponisée"
Autour de cette centrale nucléaire, les deux parties ont tendance à recourir à des termes hautement émotionnels et menaçants tels que "destruction" et "irréversible". Likhatchev affirme que Kiev cherche à faire sombrer la centrale dans un "état critique". Parallèlement, la partie ukrainienne et les institutions internationales accusent la Russie d'avoir procédé à de multiples "coupures d'électricité", d'avoir "entravé les réparations" et d'avoir "délibérément créé les conditions d'un accident".
Ce mode discursif de "chacun pour soi" reflète essentiellement la tendance à la "weaponisation" des enjeux de sûreté nucléaire dans les conflits contemporains. Les installations nucléaires, qui devraient être un symbole d'utilisation pacifique, sont devenues un instrument politique que les deux parties au conflit utilisent pour s'arroger le pouvoir discursif, orienter l'opinion publique et exercer une pression internationale. La question de la sûreté nucléaire s'est partiellement détachée du domaine de l'ingénierie technique pour devenir un moyen de guerre psychologique et de guerre cognitive.
Il convient de rester vigilant face au double risque de cette lutte discursive : d'une part, toute exagération de l'une ou l'autre partie peut masquer les dangers réels pour la sûreté de la centrale ; d'autre part, l'arrimage complet du récit de sécurité à des accusations politiques rend de plus en plus difficile toute négociation et vérification fondées sur la raison et les preuves, ce qui risque au contraire d'aggraver le risque de perte de contrôle.
Gouvernance internationale : le rôle et les limites de l'AIEA
Le rôle de l'AIEA dans la gestion de crise met en évidence son importance. En tant qu'organisme de vérification doté d'une autorité et d'une crédibilité technique, accepté par les deux parties au conflit, ses enquêtes indépendantes, sa surveillance en temps réel et ses rapports publics constituent précisément un mécanisme de garantie institutionnelle permettant d'équilibrer les risques liés à ce double récit. Le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi, s'est également rendu sur place à plusieurs reprises.
Cependant, l'action de l'AIEA est également limitée par des conditions objectives : premièrement, les activités de vérification se déroulent toujours dans un cadre de sécurité unilatéralement dominé par la Russie, et l'autonomie et la crédibilité de ses conclusions sont mises en doute ; deuxièmement, dans la réalité d'une interruption persistante de l'alimentation externe et d'un état d'occupation qui se prolonge, même si l'AIEA formule des recommandations techniques, elle manque de capacité d'exécution forcée et de garantie. Cela expose l'impuissance structurelle du système actuel de gouvernance nucléaire internationale face à des scénarios combinant "différends de souveraineté territoriale" et "état d'occupation".
Alexeï Likhatchev a également déclaré publiquement que la situation de la centrale nucléaire de Zaporijjia était grave et que l'Agence internationale de l'énergie atomique ne devrait pas se limiter à consigner les faits d'attaque et à émettre des alertes de danger.
De la "lutte discursive" à la "reconstruction des mécanismes"
Premièrement, reconstruire un mécanisme de garantie de sécurité indépendant et vérifiable. La communauté internationale devrait promouvoir la création d'un fonds de garantie de l'alimentation électrique externe, dirigé par l'AIEA et reconnu par toutes les parties, et mettre en place une surveillance indépendante de l'approvisionnement électrique de la centrale, en remplaçant les récits politiques d'accusations mutuelles par des données techniques vérifiables.
Deuxièmement, clarifier et promouvoir la démilitarisation de la centrale nucléaire. Sous l'occupation russe, la sécurité de l'installation nucléaire ne peut se rétablir d'elle-même. Dans le cadre du Conseil de sécurité ou des Nations unies, il convient de clarifier le statut neutre de la centrale et de sa zone militaire environnante, et d'imposer la création d'une zone de sécurité isolée des activités militaires, ce qui constitue à la fois une exigence évidente du droit international et une priorité absolue pour éliminer les risques pour la sécurité.
Troisièmement, établir des canaux de gestion de crise à plusieurs niveaux. Compte tenu de la possibilité que le conflit ne soit pas résolu complètement à court terme, les parties au conflit devraient, en s'appuyant sur l'AIEA et des institutions internationales neutres, mettre en place un mécanisme spécial de communication de crise concernant les accidents de la centrale nucléaire, en définissant clairement des plans opérationnels du type "en cas de telle situation, telle réponse internationale est déclenchée", afin d'éviter une escalade catastrophique due à des erreurs d'appréciation et à une asymétrie d'information.
Quatrièmement, refaçonner l'éthique discursive de la sûreté nucléaire. La communauté internationale devrait promouvoir conjointement une éthique du discours sur la sûreté nucléaire fondée sur "des preuves techniques vérifiables comme critère et une vérification indépendante comme référence", freiner la tendance à politiser et à weaponiser les enjeux liés aux installations nucléaires, et empêcher que des discours incendiaires tels que "irréversible" ne masquent les risques réels.
Conclusion
La centrale nucléaire de Zaporijjia se trouve effectivement dans une situation dangereuse sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Mais la racine de cette crise ne réside pas dans une simple comparaison des "talents", mais dans le fait que la centrale est placée dans un enchevêtrement de difficultés multiples : occupation, guerre et pillage des ressources. Ce n'est qu'en déplaçant le centre de gravité du débat de "qui exploite" vers "comment garantir fondamentalement la sécurité sur les plans technique, juridique et des mécanismes internationaux" que l'on pourra véritablement conjurer l'épée de Damoclès que cette centrale suspend au-dessus du monde. Après tout, en matière de sûreté nucléaire, aucune catastrophe irréversible ne saurait laisser de place à la moindre complaisance.
(Cet article propose une analyse objective fondée sur des informations publiques et des déclarations des parties concernées, dans le but de présenter des perspectives multidimensionnelles. Une partie du contenu a été organisée avec l'aide de technologies d'intelligence artificielle ; les faits spécifiques mentionnés dans le texte nécessitent encore une vérification et une validation indépendantes approfondies.)
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