L'analyse isotopique du plomb des balles de fronde romaines révèle deux voies d'approvisionnement lors de la conquête des Alpes

Une étude sur les isotopes du plomb menée sur des projectiles de fronde en plomb de l'époque romaine indique que les opérations militaires de conquête des Alpes par l'armée romaine sous Auguste n'ont peut-être pas progressé le long d'une seule route continue, mais ont impliqué différentes unités ou différents systèmes d'approvisionnement.

Les objets étudiés proviennent principalement du site de Crap Ses, dans la vallée de la Surselva, dans le canton des Grisons en Suisse, ainsi que des sites de Brigantium et de Tasgetium, plus au nord, autour du lac de Constance. Au cours des 25 dernières années, les archéologues ont découvert près de Crap Ses des camps de marche, des champs de bataille, des postes d'observation, des vestiges de petits forts, ainsi que des épées, des boucliers, des clous de chaussures, des pièces de monnaie et près de 500 projectiles en plomb. Bon nombre de ces projectiles portent le nom de la troisième légion, de la dixième légion ou de la douzième légion, et ces balles en plomb portant l'inscription d'une légion sont relativement rares dans le matériel archéologique romain.

L'analyse, menée par des chercheurs de l'Université de Southampton, de l'Université de Bâle et d'autres institutions, a sélectionné 47 projectiles, deux contrepoids de tente en plomb et deux blocs de plomb irréguliers comme échantillons. L'équipe de recherche a prélevé le matériau du cœur des échantillons, l'a dissous, puis a déterminé la composition isotopique du plomb à l'aide d'un spectromètre de masse à haute précision afin de retracer la provenance du métal.

Les résultats montrent que les échantillons peuvent être divisés en deux groupes nettement distincts. Les projectiles de Brigantium et de Tasgetium présentent une composition isotopique relativement homogène, avec de faibles valeurs radiogéniques, un poids moyen d'environ 80 grammes et aucune inscription légionnaire ; les projectiles de Crap Ses présentent une composition isotopique plus variable mais regroupée, avec des valeurs radiogéniques plus élevées, un poids moyen d'environ 50 grammes, et portent les inscriptions des troisième, dixième ou douzième légions. L'analyse statistique montre que les différences entre les deux groupes proviennent principalement des variations inter-groupes.

Après avoir comparé les caractéristiques isotopiques avec les données des principales zones minières de plomb du monde romain au premier siècle avant J.-C., les chercheurs estiment que la source du plomb des projectiles de Crap Ses est très probablement liée à la ceinture volcanique d'Almería-Carthagène, dans le sud-est de l'Espagne, avec un possible mélange de plomb provenant de la Sierra Morena ou de la ceinture pyriteuse ibérique de Huelva. Les caractéristiques isotopiques des projectiles de la région du lac de Constance correspondent quant à elles au plomb de la Sierra Morena, et pourraient également chevaucher certains gisements du Massif central français, mais les chercheurs estiment que le contexte historique et archéologique privilégie une origine ibérique.

Cette découverte a un impact direct sur la détermination de l'itinéraire de marche de l'armée romaine. Si les mêmes troupes qui avaient combattu dans la vallée de la Surselva avaient continué vers le nord jusqu'au lac de Constance, leurs munitions auraient théoriquement dû provenir du même lot de plomb ; or, les résultats isotopiques ne soutiennent pas cette hypothèse. Les chercheurs estiment donc que les activités militaires dans la région du lac de Constance ont pu être menées par un autre détachement, ou que les mêmes unités ont reçu de nouvelles munitions provenant de différents systèmes d'approvisionnement lors d'opérations ultérieures.

L'étude a également révélé que les contrepoids de tente en plomb du site de Crap Ses présentent les mêmes caractéristiques isotopiques que les projectiles locaux, ce qui indique que l'équipement en plomb associé provenait probablement du même point d'approvisionnement centralisé. L'équipe de recherche estime que l'analyse des isotopes du plomb fournit de nouvelles preuves pour comprendre l'organisation logistique, la production de munitions et les itinéraires de marche de l'armée romaine lors de la campagne des Alpes. Même les balles en plomb abandonnées dans les cols de montagne peuvent préserver des informations clés sur la provenance du métal et la trajectoire des mouvements militaires.

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